ÉCHANGE DE COURRIELS ENTRE RENATA ET ÉLÉONORE
Montpellier – Paris, le 4 mars 2013

Renata Piotrowska : La première de ON EXPRESSION approche et j’aimerais revenir sur notre processus de travail. À quel moment le processus de création s'est-il engagé ?

Éléonore Didier : Peut-on dire que le travail a commencé avec notre rencontre ? Car il s'est produit une rencontre entre nous ! Ou ne devrions nous pas plutôt considérer la rencontre comme un processus à part entière et différencier le moment où nous avons engagé ce processus de création ? Il y aurait donc eu deux processus à l'œuvre simultanément : notre rencontre et une écriture. Dans ce cas, le processus a commencé lorsque nous avons pris la décision de partager le travail d’écriture d'une forme chorégraphique connectée à la notion d'expression. Oui, je dirais que c'est comme ça que nous avons engagé le processus. Ensuite nous avons continué de préciser le territoire du travail, en même temps que nous approfondissions notre relation.

R.P. : Approfondir notre relation, c’est vrai, a été un processus parallèle à la définition des enjeux du duo. Parallèle, c’est à dire côte à côte, dans le même temps et dans le même espace, séparé par une faible distance. S’influençant donc mutuellement. Un des éléments les plus marquants au début du travail a été la découverte de notre expérience commune en tant que danseuses. Chacune, nous avons travaillé avec Nigel Charnock, sur deux pièces différentes, à 10 ans d’intervalle, mais qui ont pourtant beaucoup de points communs. Les deux pièces ont été créées pour 8-9 danseurs. Toutes les deux exigeaient un fort engagement physique et émotionnel. Toutes les deux portaient sur les stéréotypes nationaux. Et toutes deux, nous nous sommes cassées une jambe pendant le travail ! Comme un effet de cette expérience commune, nous nous sommes intéressées au cri. C’est un des premiers éléments qui a commencé à préciser le territoire de notre travail.

E.D. : On a défini l'action de crier comme une manifestation physique d'un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur, l’expression d'une intériorité. On a constaté que toutes les émotions élémentaires pouvaient être exprimées par un cri. On a repéré que nous étions toutes les deux plus concernées par la joie, la colère et la tristesse que par la peur et la honte. Je t'ai dit que j'étais très liée au cri, je crois que chacune de mes pièces est un cri. Puis tu as ouvert une nouvelle porte en établissant un lien entre le cri, et à travers lui les émotions, et le système digestif. Comment tu relies ces deux notions dans notre travail ? Tu pensais toujours à Nigel ?

R.P. : Quelles deux notions ? Le cri et les émotions ? Le cri et le système digestif ? Le cri et Nigel ?

E.D. : Qu'est ce qui t'a amenée à introduire le système digestif à ce moment-là du processus ?

R.P. : Quand on a parlé du cri, on a aussi parlé des émotions. Mais nous n’avons pas vraiment établi de quelle manière nous souhaitions travailler avec les émotions. Nous évoquions la notion d’expression comme un mouvement allant de l’intérieur du corps vers l’extérieur. J’étais curieuse de chercher les émotions à l’intérieur du corps, dans une intériorité d’ordre physique et non pas psychologique. C’est alors que je suis tombée sur ces hypothèses qui envisagent le système digestif comme étant les origines de l’expression. J’ai réalisé à quel point les premières émotions, lorsque nous sommes tout bébé, s’expriment par des cris. Et ces cris sont souvent reliés au système digestif. C’est ainsi que tu m’as proposé de mettre cette idée en pratique et donc de manger, pour faire l’expérience du fonctionnement du système digestif. Je trouve cette proposition de travail très intéressante, car nous avons pu faire l’expérience de ce qui se produit physiquement et émotionnellement, lorsque nous mangeons. Sinon, nous serions restées dans des situations imaginaires. J’ai eu une pensée pendant l’une de nos pratiques, qui a peut-être un lien avec la connexion entre le système digestif et les émotions. J’ai réalisé que Nigel était décédé d’un cancer d’un organe du système digestif... Ce n'est absolument pas le sujet de notre pièce chorégraphique. Mais cette histoire est quelque part dans notre travail. As-tu parfois pensé à Nigel durant notre processus de travail ? Est-ce que tu penses à Nigel en ce moment ?

E.D. : Ces derniers temps je ne pensais plus à lui. Pourtant je venais chaque jour répéter avec, dans mon sac à dos, le petit taureau en plastique qu'il m'avait offert en cadeau de première à Porto... Nigel a été emporté par un cancer d'un organe du système digestif alors qu'il portait une attention scrupuleuse à ce que son alimentation soit saine. Et il se trouve que Nigel était extrêmement émotif, à fleur de peau... Pour moi Nigel fait partie de “l'imaginaire” de la pièce. Tu es d'accord avec cette idée ?

R.P. : Oui. Il fait partie de l’imaginaire de la pièce. Moi non plus je ne pensais plus à lui depuis un moment. Ce à quoi je pense maintenant, alors que nous arrivons bientôt à la première, c’est au cheminement de l’expression, d’où elle part, vers où, ses directions. Au début du processus de création, nous envisagions l’expression comme un mouvement directionnel du dedans du corps vers l’extérieur. Et même si nous avions cette intention, finalement ce n'est pas la seule direction qui est présente dans notre travail. Finalement, ce n’est pas seulement un état intérieur émotionnel ou physique qui produit une expression du corps, ou une action physique du corps qui produit l’expression, mais cela peut aussi être une action extérieure exercée sur le corps qui influencera sa physicalité et ainsi produira une expression. Une expression n’est pas uniquement produite par un mouvement du dedans du corps vers l’extérieur. L’expression peut aussi naître d’une action sur le corps, donc du dehors, vers l’intérieur du corps.

E.D. : Je suis d’accord. Et pour le spectateur, doit-on expliciter le travail d’avantage, au risque de le contraindre ? Nous pouvons parler de certains aspects de manière très précise, mais ce qui fait le sens profond de cette pièce ON EXPRESSION (comme de toutes les autres) demeurera muet. Il en est de même avec les rencontres...

R.P. : Je ne suis pas forcément d’accord, mais laissons ça pour une autre conversation. Ou pour une prochaine pièce !!!